Dimanche 13 février 2011 7 13 /02 /Fév /2011 18:48

 



 

 

  Je dépose en guise d'accompagnement à la lecture ce concerto pour violon et orchestre en D mineur Op 47 : II. Adagio de Jean Sibelius. Un doux et mélancolique transport au cœur de l'âme humaine.

05_Concerto_for_Violin_and_Orchestra.mp3


Pour tous ceux qui n’auraient pas la force nécessaire de lire l'intégralité de  la préface des Récits de la Kolyma, je leur propose un petit extrait qui se rapporte au texte “Cherry-Brandy”. Ce texte est un récit imaginé de la mort du grand poète russe Ossip Mandelstam, dont vous trouverez quelques poèmes parsemés ici ou là sur le blog : « Celui qui meurt et celui qui témoigne de sa mort ne forment qu’un seul personnage. Chalamov restitue ainsi la mort en direct. L’hésitation entre plusieurs variantes du récit, un des procédés de la prose chalamovienne, rappelle que l’auteur est vivant, puisqu’il tient la plume.

   En décrivant la mort du poète Mandelstam dans « Cherry-Brandy » (p.101), Chalamov parle en fait de la sienne. Tout au long des récits, le survivant qu’il est apparaît plutôt comme un revenant, un personnage qui a traversé la mort. « La vie affluait en lui puis se retirait, et il se mourait. Mais la vie revenait encore, ses yeux s’ouvraient, des pensées jaillissaient. Seuls les désirs ne venaient pas. » On peut comparer ces lignes à celles de ses Vospominaniïa (« Souvenirs ») : « Je ne me souviens pas d’avoir éprouvé un quelconque désir à l’époque, à part manger, dormir, me reposer. »

   La création d’un double qui meurt permet de raconter la descente au tombeau. Ici l’auteur a tenté d’imaginer, à l’aide de sa propre expérience, ce que Mandelstam a pu penser et sentir au moment de la mort, cette grande égalité des droits entre la ration de pain et la haute poésie, cette immense indifférence, ce calme que procure une mort par la faim qui diffère de toutes les morts « chirurgicales » et « infectieuses », dira-t-il dans l’essai « Au sujet de ma prose ». À la création de ce texte préside le désir, la nécessité de « mettre une croix sur une tombe ». Il ne s’agit pas d’un texte sur Mandelstam. Tout comme « Oraison funèbre » (p. 530) et certains autres, le récit n’est pas un texte « au sujet de quelque chose », il est en soi un « quelque chose », une sépulture pour les morts anonymes du Goulag.

   Ce jeu des doubles est magnifiquement illustré dans l’apparition, très discrète, d’un personnage au sourire effrayant, que croise le poète dans le récit « Cherry-Brandy » (p. 101) : un homme qui a déjà connu la Kolyma et qui garde le silence, ne pouvant révéler aux hommes encore vivants ce qu’est la mort. Ce personnage n’est autre que Chalamov lui-même (on le comprend en lisant le récit « La quarantaine », p. 248)

   Le héros chalamovien chemine à travers des morts successives qu’il absorbe, qui s’agglutinent en lui : des morts non pas potentielles, mais réelles, vécues, traversées. Le temps du camp est construit à partir de ces morts accumulées, il est fait de toutes ces disparitions à soi. Assimilés, (mangés par lui, est-on tenté de dire – voilà qui rejoint le thème du pain d’autrui, les baies de Rybakov récupérées par son camarade, la ration de Mandelstam volée par ses voisins de baraque) ces décès finissent par créer la sensation que l’on s’adresse au lecteur de profundis.

   Chalamov utilise le personnage du double pour l’authentification d’une expérience terrifiante, comme preuve tangible d’un séjour au tombeau. »

  J'ai regroupé sur deux présentations plusieurs  récits de Chalamov et la préface de Luba Jurgenson présente sur la page Goulag, ainsi que des textes sur l'écriture de Chalamov. 

  Chaque phrase laisse transparaître une voix qui se fait chair sous mes yeux, et je me retrouve à mon insu, assis, debout, couché, au beau milieu de cette horreur.   

 

Je laisse quelques reptations improvisées des quatre Récits présents dans le book.

Dans CHERRY-BRANDY, la mort imaginée du poète s’incarne dans les oripeaux salutaires du langage et donne naissance par delà son dépouillement corporel à l’indicible vie de l’esprit.

Dans LA NUIT, la mort rencontrée au hasard d’une corvée, froide et inattendue, se transforme en un ardent bienfait.

Dans LES BAIES, l'entêtement obtus et aveugle à la coercition, cet immortel saltimbanque, suspend la vie sur le fil ténu du bon vouloir du soldat, et la balle, funeste destinée, cette exécrable créature, docile sous le doigt de l’assassin, finit sa course dans le corps surpris de ton camarade de misère.

Dans LES COMITÉS DES PAUVRES, l’éternelle obstination de l’homme s’ingénie avec un malin plaisir à fragmenter la machine carcérale, à libérer la dignité inaliénable de l’homme aux prises avec l’hydre tentaculaire et sanguinaire du totalitarisme.

 

 

 



 

 


 

 

 



 

 


   La Cruche

 

      D’une longue soif coupable débitrice

      Sage maquerelle du vin et de l’eau

      Sur tes flancs dansent les chevreaux

      Et les fruits mûrissent sur un air musical

 

     Les flûtes sifflent persiflent et se fâchent

     Du malheur inscrit dans son flanc

     Rouge noirâtre – et personne ne peut

     S’en prendre à toi pour conjurer le sort                                 

                                                          21 mars 1937 Voronej    Ossip Mandelstam     

 


Par iconoclaste - Publié dans : littérature
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